Eblouissements

“Vessel” from the series “Still A Stranger”, ©Sarah Waiswa

 

De quoi l’éblouissement, qui est le thème de la 5ème Biennale de Lubumbashi, est-il le nom, dans ses courants visibles et invisibles ?

J’ai emprunté le titre « éblouissements » à un ouvrage du sociologue gabonais Joseph Tonda, publié en 2015 : « L’impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements ». Joseph Tonda y propose la notion d’éblouissements pour dresser le portrait de la société post-coloniale et de la globalisation capitaliste. L’objectif n’est toutefois pas de transposer littéralement les idées de Joseph Tonda mais d’utiliser ce concept-titre en continuité avec la Biennale précédente.

Cette dernière avait pour thème Réalités filantes inspiré des écrits d’Edouard Glissant. La question de la réalité et de la prise sur le réel continuait de m’intéresser et j’ai vu qu’un lien pouvait être établi entre la question des réalités insaisissables, filantes et celle des éblouissements en tant que métaphore des illusions engendrées par la mondialisation.

Pouvez–vous résumer la définition que propose Joseph Tonda du concept d’éblouissement qu’il a développé ?

Il est évidement difficile de résumer sa pensée en quelques mots. Lorsque Joseph Tonda parle d’une « société des éblouissements », il le fait sous de multiples acceptions. Ce qui produit l’état d’éblouissement est le passage de l’ombre à la lumière, dans les transitions qui se créent entre les deux. La notion d’éblouissement est également utilisée pour désigner les visions propres à des situations de transition historiques et politiques. Cette même idée lui permet d’aborder la rencontre entre le monde africain et occidental à travers l’expérience du colonialisme qui, selon Tonda, a été l’objet d’une forme d’hallucination des deux côtés. Le choc de la rencontre a créé des disjonctions, malentendus et déformations sur lesquels se sont fondées les relations entre l’Afrique et l’Europe. Tonda perçoit également les éblouissements dans le théâtre social, l’ostentation frénétique des biens matériels, la sape, le fétichisme de la marchandise, les crises géopolitiques, les guerres civiles des dernières années… La traduction de cet état hallucinatoire, d’indistinction entre fiction et réalité se passe sous le feu des puissances technologiques qui modifient radicalement notre façon d’être dans le monde.

Selon vous, la notion d’éblouissements est-elle une puissance créatrice ou aliénante dans le domaine artistique ?

Le lien que j’établis entre cette notion et l’espace de l’art est la massification de l’image, en Afrique et dans le reste du monde, sa prééminence comme support de communication. Les masses médias modèlent notre connaissance du monde, notre manière de l’appréhender. L’hyper accessibilité des images offre les conditions d’une stimulation particulière pour les artistes mais les condamne en même temps à constamment recycler les matériaux mass médiatiques. L’espace du Web, par exemple est le lieu d’une constante violence symbolique où chacun est mis au défi de déjouer tous les pièges des apparences ou d’être victime de manipulation. L’injonction à l’extimité, consistant à publier des photos personnelles en ligne, le partage d’images, font partie de nouveaux modes de communication interpersonnelle. Certains esprits optimistes y voient l’avènement d’espaces d’affirmations de soi, de construction ou de reconstructions identitaires. Certes, l’image peut devenir une puissance aliénante, mais l’artiste ne doit pas juste prendre acte du surgissement de ces nouveaux paradigmes de l’exhibition permanente de soi, de la transparence généralisée, mais les anticiper, en s’engageant de manière de plus en plus déterminée dans réel.

Joseph Tonda dit que les écrans capitalistes tuent les yeux, qu’ils nous éblouissent et nous font voir le monde autrement qu’il n’est.

Oui, car on finit par prendre ces images écraniques comme il les appelle, pour la réalité et de douter de la réalité elle-même. Ces images véhiculent des nouveaux colonialismes qui finissent par couper net tout élan de production de son propre imaginaire. Il est dangereux de penser à travers les images des autres, d’obéir aux mots d’ordre et modèles imposés à travers les écrans. Joseph Tonda nous dit que l’imaginaire de la mondialisation capitaliste « requiert le symbolisme des images des médias pour «exister» dans les esprits en les colonisant, en les gouvernant afin de rendre «naturel» «l’ordre moral» qu’elles véhiculent ».

L’éblouissement est un lieu de pouvoir mais peut-on imaginer qu’il soit également un espace de frictions et de résistance ?

Oui, tout à fait. Il faut résister par des pratiques disruptives face au nouvel ordre qui s’impose à nous. Le propre de la globalisation est la formation de nouvelles identités ségrégatives empêchant les solidarités. Le philosophe Paulin Hountondji parlait-lui de « sortir de la bibliothèque coloniale » et de déconstruire la fiction coloniale. La transdisciplinarité autorise de nouvelles coalitions à partir desquelles peuvent naître des tactiques de luttes inédites. L’art, la recherche scientifique et les nouvelles technologies doivent se combiner pour répondre aux défis du monde contemporain.

Beaucoup de solutions aux problèmes rencontrés (situation d’urgences, la mise en place de pratiques sociales et environnementales durables et solidaires) au quotidien dans les villes d’Afrique et en particulier, en République démocratique du Congo peuvent trouver des solutions localement, à travers le dialogue entre l’art, la science, les nouvelles technologies. La 5e édition de la Biennale de Lubumbashi a décidé d’ouvrir des espaces de discussions et de débats (aussi bien théoriques, économiques qu’esthétiques), dans lesquels, artistes, chercheurs, inventeurs, scientifiques peuvent travailler en commun, entamer des collaborations, imaginer ensemble.

La résistance passe-t-elle également par une sortie de la caverne de Platon, se confronter à ces ombres qui nous éblouissent et font littéralement écran au réel ?

L’allusion à la caverne est pertinente. Elle me rappelle l’initiation qui était une institution très courante dans la plupart des sociétés du centre et de l’Ouest de l’Afrique. C’est un seuil qui permettait précisément de quitter cette sorte d’infirmité congénitale de l’enfance qui empêche de voir le réel tel qu’il est. L’enfant ou l’être non-initié perçoit le monde comme un univers peuplé d’ombres qui l’illusionnent. Le principe de l’initiation est d’amener le non-initié dans le langage, à un monde signifiant ou plus intelligible où il peut nommer, identifier les choses et agir sur elles. Résister revient à pouvoir nommer les choses et le réel par soi-même, pour ce qu’ils sont et non pour ce que l’on s’imagine qu’ils sont. Ce sont la distance critique de chacun, la possibilité d’additionner nos singularités et se libérer du joug des identités préfabriquées par le système-monde à coups d’injonctions, qui mènent à de nouvelles formes de résistance susceptibles de permettre une réappropriation du réel.

En termes d’organisation, quelles sont les évolutions par rapport à la Biennale précédente ?

Picha Asbl, la structure initiatrice de la Biennale s’est fortement restructurée depuis deux ans. Elle bénéficie de nouveaux espaces de travail, un lieu d’exposition permanent. Pour ma part, il est tout à fait inédit, depuis la création de la Biennale, qu’une personne assume par deux fois la fonction d’organisateur. C’est une marque de confiance de la part de Picha qui exprime ainsi sa volonté de consolider certains aspects structurels.

Lors de la dernière édition de la Biennale, nous avons essayé de donner un ancrage fort aux expositions afin que les artistes locaux se sentent véritablement acteurs et destinataires du projet. Il m’importe fortement que la Biennale ne soit pas perçue comme un événement importé et destiné prioritairement ou implicitement à l’exposition d’artistes étrangers. Il faut contrer l’inquiétude légitime des artistes locaux qui refusent d’être des laissés-pour-compte. Le mot d’ordre est donc de « démocratiser la visibilité » afin qu’elle ne profite pas uniquement aux artistes venus de l’extérieur. Pour cette édition, beaucoup de nouveaux visages, notamment des artistes congolais talentueux qui vivent à l’étranger mais rarement ou pas du tout montrés dans leur propre pays. Nous allons également favoriser une présence forte de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Il s’agit d’une honorable institution vielle de 70 ans, ayant survécu à bon nombre de soubresauts de l’histoire congolaise. C’est aussi une manière de mettre en contact les artistes de Kinshasa avec ceux de Lubumbashi, d’affirmer le caractère à la fois national et international de l’événement.

Comment impliquer les Lushois dans le processus et dans l’évènement proprement dit ?

Beaucoup de projets s’enracinent dans un processus d’immersion des artistes qui viennent à Lubumbashi avant la Biennale pour produire un travail contextuel, en dialogue avec un artiste local ou avec les communautés locales.

Le principe est, comme pour les éditions précédentes, d’amener les événements de la Biennale dans différents quartiers de Lubumbashi. Il y aura donc encore plus d’œuvres implantées dans différents lieux de la ville, dans l’espace public, visibles et accessibles à tous.

Le programme comprend outre la grande exposition internationale d’art contemporain, des expositions monographiques, des performances, des concerts, des conférences, des rencontres professionnelles, des workshops, des cycles de films et une grande variété d’activités éducatives et de médiation. Toutes les manifestations sont gratuites.

Pour cette édition, nous avons invité le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo, à qui nous donnons carte blanche, pour la programmation du cycle de films. Le cycle de films à un caractère nomade, dans le but d’atteindre un public jeune et varié.

Quelles sont les prochaines étapes jusqu’à l’ouverture de la prochaine édition le 7 octobre 2017 ?

 Nous mettons un point d’honneur à construire les partenariats les plus larges possibles, ouvrir la Biennale à la société congolaise dans sa diversité. Les autorités publiques, les associations locales, les organisations internationales présentes en RDC sont impliquées. La Biennale est une fête de tous les arts, ouverte sur la ville de Lubumbashi.

Comme pour les éditions précédentes, l’Atelier Picha, un dispositif évolutif et multiforme offre aux artistes de Lubumbashi la possibilité de participer à des ateliers menés par des artistes invités à la Biennale. Les résultats de ces ateliers seront rendus visibles durant la Biennale.

En attendant, il faut organiser au mieux l’accueil des artistes, engager diverses collaborations, coordonner diverses actions sur le terrain. Nous devons bien entendu redoubler nos efforts dans la recherche des moyens financiers supplémentaires pour soutenir l’ambitieux programme de la Biennale. Lubumbashi et la Rd Congo méritent un événement artistique d’envergure internationale. Nous avons l’obligation absolue de maintenir très haut le niveau artistique tout en se gardant de tout élitisme, c’est un défi à relever.

« Démocratiser la visibilité » implique d’offrir d’excellentes conditions de travail aux artistes, de proposer au public congolais le meilleur de la production de ses artistes mais aussi celle des artistes étrangers invités, de fédérer des synergies avec les acteurs significatifs de la ville de Lubumbashi.

Il faut ajouter que la professionnalisation du plus grand nombre de jeunes collaborateurs de la Biennale (artistes, techniciens, médiateurs…) est tributaire de la pérennisation de la Biennale de Lubumbashi qui, elle-même, ne peut être garantie que par une organisation courageuse, imaginative, structurée et professionnelle.

Entretien avec Aïko Solovkine, écrivain, février 2017.